Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

Agriculture et OMC :
l’Inde toujours coupable de vouloir soutenir son agriculture ?



La rédaction de Momagri

27 Mars 2017

Une fois de plus, les membres de l’OMC ont tristement démontré leur incapacité à avancer sur l’épineux dossier de l’agriculture. Les discussions font état d’une absence manifeste de convergence de vues, preuve s’il en fallait, que les intérêts et les logiciels sous-jacents continuent de diverger.

Ainsi, lors de la réunion ordinaire du 27 mars, « le Comité [de l’agriculture] a examiné 29 questions concernant les subventions et l’accès aux marchés pour les produits agricoles, 16 de ces questions étant soulevées pour la première fois. Ils ont également examiné des notifications concernant les politiques agricoles des Membres »
1, rapporte le site internet de l’OMC. L’Inde a fait l’objet d’une attention particulière de la part de l’Australie, du Canada, de l’UE, de l’Ukraine et des Etats-Unis concernant son soutien interne à l’agriculture.

Pour l’Australie, le gouvernement de New Dehli n’a eu de cesse d’augmenter chaque année depuis 2006 les prix de soutien minimaux pour le blé pour les porter actuellement à près de 320 US$ par tonne alors que le prix à l’export des principaux exportateurs est sous la barre des 200 US$
2. De leur côté, les États-Unis ont critiqué le différentiel de prix entre le marché domestique et les exportations provenant des stocks : ces derniers seraient de 35US$ inférieur au prix minimum valable en Inde. Complétant la charge, le Canada s’est également interrogé sur le bien-fondé de la constitution par l’Inde d’un stock tampon de deux millions de tonnes de légumineuses3.

En guise de réponse, l'Inde n’a pas hésité à rappeler que l’objectif de ces programmes était avant tout la sécurité des revenus de ses agriculteurs et a déclaré que ses prix de soutien dépendaient de divers facteurs, y compris le coût de production et le prix du marché
4.

Cet énième épisode au sein de l’OMC n’est pas anodin et traduit l’impasse de la doctrine de l’OMC sur les sujets agricoles. Les prix internationaux continuent leur recul et sont maintenant parvenus à des niveaux qui ne couvrent même plus les coûts de production des pays les plus compétitifs. Dans ce contexte, il est tentant pour les pays exportateurs de dénoncer les protections des pays en développement ou intermédiaires comme l’Inde ou la Chine qui tiennent à assurer leur sécurité alimentaire et leur stabilité politique en protégeant leur population rurale vis-à-vis de cotations internationales en dents de scie.

Mais pourquoi le feraient-ils alors que ces exportateurs, des pays développés, continuent de refuser de participer à la stabilisation des échanges et des prix internationaux, et persistent même à contester le bien-fondé des politiques de stockage en refusant de véritables avancées en la matière depuis le sommet de Bali en 2013 ? Cette stabilisation est en effet indispensable pour restaurer la confiance dans la capacité des échanges internationaux à contribuer pleinement à la sécurité alimentaire, confiance largement entamée par la crise alimentaire de 2007/08.

Certes, il ne s’agit pas d’un dépôt de plainte comme dans le cas récent de la Chine
5. Pour autant cette passe d’armes traduit bien que la « clause de paix » obtenue à Bali au sujet des politiques de stockage ne tient qu’à un fil6. De surcroit, elle parait d’autant plus excessive que l’Inde, qui a 17.5% de la population mondiale à nourrir, exporte moins de céréales (hors riz) qu’elle n’en importe, moins de 2 millions de tonnes sur les dernières années.

Attaquer les protections agricoles de l’Europe a permis de faire remonter les prix internationaux au cours des années 90. Le groupe de Cairns, le groupe des principaux exportateurs de céréales, risque néanmoins de devoir chercher une autre stratégie. La sécurité alimentaire et la stabilité politique sont des enjeux bien plus grands pour l’Inde, la Chine et la plupart des pays en développement qu’ils ne l’étaient en Europe où les budgets publics ont permis de payer le consentement d’une population agricole déjà réduite. Faute d’un changement de logiciel, qui passe par la reconnaissance de l’impératif de sécurité alimentaire et par le constat de l’inefficience des marchés agricoles internationaux (incapacité des prix réels à converger vers les prix d’équilibre), le dialogue de sourds actuel pourrait malheureusement se traduire en une nouvelle guerre commerciale.


1 https://www.wto.org/french/news_f/news17_f/agcom_27mar17_f.htm
2 Ces informations sont notamment retranscrites par l’ICTSD et sont disponibles en suivant ce lien
http://www.ictsd.org/bridges-news/passerelles/news/l'incertitude-autour-de-la-présidence-des-négociations-(...)

3 Ibidem
4 https://www.wto.org/french/news_f/news17_f/agcom_27mar17_f.htm#minutes
5 Lire à ce propos l’article de Momagri « Les Etats-Unis n’avaient pas attendu d’élire Donald Trump pour s’attaquer à la politique agricole chinoise »
http://www.momagri.org/FR/articles/Les-Etats-Unis-n-avaient-pas-attendu-d-elire-Donald-Trump-(...).html

6 https://www.wto.org/french/thewto_f/minist_f/mc9_f/balipackage_f.htm


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Paris, le samedi 18 novembre 2017