Agriculture durable, quel modèle ? ____________________________________________________________________ L’agriculture est au cœur de tous les grands débats actuels relatifs à l’environnement, l’eau, la biodiversité, la lutte contre la faim …, autant de sujets qui conditionnent l’avenir de notre planète. Or, la perception du monde agricole par les medias, les élus et le grand public recèle un grand nombre d’idées fausses qui sont les conséquences d’une désinformation permanente et d’une communication insuffisante des agriculteurs sur l’évolution de leur métier et de leurs pratiques. Il y a, par exemple, une grave confusion sur les impacts respectifs environnementaux de l’agriculture intensive et de l’agriculture extensive ; l’agriculture intensive étant à tort synonyme de productivisme et de pollution, et l’agriculture extensive étant réputée protectrice des sols alors qu'elle conduit à leur appauvrissement par : - surpâturage, - déforestation - avancée du désert ! C’est ainsi que l’agriculture extensive est souvent considérée comme durable par opposition à l’agriculture intensive qui serait responsable de la pollution et qui fragiliserait nos ressources du futur. Cette classification binaire est un non sens et nous avons voulu en donner les raisons fondamentales afin de contribuer à la réinformation nécessaire qui est l'un des objectifs du MOMA. Cette désinformation est, pour le MOMA, à la racine du « désamour » des citoyens européens pour leur agriculture. Pire, elle les empêche d'en comprendre la spécificité et le caractère stratégique pour l'alimentation ! Le Monde titrait, le 9 juin 2006, « L’Afrique agricole, une terre qui s’épuise » alors que l’agriculture pratiquée sur ce continent est extensive ! Pourquoi cette relation « entre des sols qui se meurent et la très faible utilisation de fertilisants en Afrique » n'est-elle pas plus largement explicitée ? Connaître l’impact environnemental des différents types d’agriculture est d’autant plus important que nombreux sont ceux qui interpellent les autorités sur les conséquences de l’augmentation prévisible de la population mondiale (de 6 milliards aujourd’hui à 9 milliards en 2050) en termes de besoins alimentaires et d’accroissement de la production agricole. S’il nous faut inventer « une nouvelle agriculture » pour nourrir la planète comme nous le prédit Michel Griffon dans son dernier livre1 , sur quel mode le fera-t-on : intensif, extensif, … ? Sur quelles connaissances fondamentales est-il possible de le faire ? Une chose est sure, il faudra savoir répondre aux besoins ET préserver le potentiel de nos sols. _______________________________________________________________________________ L’agriculture intensive, ou nourrir son sol, vise à accroître les rendements des exploitations agricoles en maximisant les facteurs de production (main-d’œuvre, sol, matériel) et en utilisant des intrants (fertilisants, traitements herbicides, produits de santé des plantes …) pour optimiser le potentiel de production et ainsi offrir une nourriture abondante, saine et de qualité au meilleur prix. Ce type d’agriculture ne peut atteindre ses objectifs qu’à la condition d’offrir aux plantes une terre fertile, à savoir "riche et en bonne santé" ! L’agriculteur est donc conduit à surveiller et analyser de manière continue l’équilibre nutritionnel de son sol et à en corriger les déficits par l’apport d’éléments fertilisants correspondant aux besoins de ses plantes. La règle d’or est aussi d’enrichir le taux de matière organique du sol, support de la vie microbienne, et donc de sa fertilité. L’agriculture extensive, ou appauvrissement de son sol, n’a en revanche pas pour objet d'optimiser les rendements par l’utilisation d’intrants ce qui lui impose en contrepartie, pour produire les quantités souhaitées, de s’étendre sur des territoires beaucoup plus vastes. L’agriculteur compense ce déficit de production par la conquête de nouvelles surfaces au détriment de la forêt et accroît ainsi la désertification. L'utilisation de la récolte et de ses résidus sans apports de fertilisants appauvrit les sols jusqu'à les rendre improductifs et stériles ! La caractéristique de ce type d’agriculture tient au fait qu’elle est pratiquée à la fois dans des pays pauvres quelles que soient les surfaces cultivées (exemple de l'Afrique) et dans des pays industrialisés « neufs » (Australie) voire émergents (Brésil, …), disposant de très grandes étendues de terres. Ainsi, l’agriculture extensive qui recueille toutes les bénédictions de ceux qui rêvent d’un monde où « l’état de nature » détrônerait le progrès technique, n’en est pas moins responsable d’un des plus grands drames pour la biodiversité : la disparition de millions d’hectares de forêts. Comme le dit Yann Arthus-Bertrand, 28 hectares de forêts disparaissent chaque minute dans le monde, et le rythme de déforestation ne fait qu’augmenter 2. La surexploitation des forêts liée à la croissance démographique et à celle du commerce forestier (transformation en terres agricoles – largement destinées aux exportations en Amérique du Sud -, prélèvement des ressources de bois pour l’industrie ou de bois de chauffe) fait peser une grave menace sur les équilibres écologiques et sociaux de la planète. … L’Indonésie a perdu 25% de ses forêts en 50 ans. L’Amazonie a atteint des records de déforestation, où l’équivalent de 6 terrains de football est détruit chaque minute. … Dans les 50 prochaines années, la déforestation sera la principale cause de disparition des espèces. » Cela ne veut pas dire que l’agriculture intensive est exempte de critiques. Car une consommation excessive d’intrants peut produire des effets nocifs. Mais si l’on revient à l’objectif d’amélioration et à la préservation constante de la qualité de la terre, l’agriculture intensive protège, alors que dans tous les cas de figure l’agriculture extensive détruit. L’article du journal Le Monde précité rappelait également « il y a deux façons d’accroître la production agricole. En Asie, la révolution verte a tablé sur un usage accru des fertilisants et des pesticides et sur les nouvelles semences pour améliorer les rendements [agriculture intensive]….En Afrique, faute de moyens, on utilise dix fois moins de fertilisants. Il a donc fallu étendre la surface agricole. Au total, environ 50 000 hectares de forêts et 60 000 hectares de prairie seraient réquisitionnés chaque année au profit de l’agriculture. [agriculture extensive] » Ainsi, entre un type d’agriculture qui a les moyens de contrôler ses effets pour aboutir à un enrichissement du sol et un autre qui épuise la terre, il est essentiel que les politiques agricoles fassent un choix raisonné et s’affranchissent des rumeurs infondées. _______________________________________________________________________________ Quelques questions posées à Pierre PAGESSE : Question : Pourquoi attribue-t-on habituellement à l’agriculture extensive « tous les mérites » au détriment de l’agriculture intensive ? Réponse : A cause sans doute d’une focalisation excessive pendant des années sur les méfaits d’un emploi d'intrants moins bien rationalisé qu'aujourd'hui. Comme tout agriculteur, je raisonne en permanence mon assolement (rotation des cultures), et l'utilisation d'intrants en fonction de mes productions et des caractéristiques agro pedo climatiques de mon exploitation. Aujourd'hui, après 34 ans d'expérience, j'ai la conviction que l'agriculture intensive est le meilleur choix. Ce choix repose sur une somme de connaissances accumulées, tant en physiologie des plantes qu'en pédologie, c'est-à-dire en science des sols (origine, constituants, propriétés et classification). Un sol est, en effet, un composé : - d’éléments physiques : calcaire, argile, sable, limon, graviers, qui donnent à la terre selon le pourcentage de ces éléments, des natures de sol différentes. - d’éléments chimiques constitués par le complexe absorbant lié au calcaire : des ions positifs attirent les ions d’éléments fertilisants composés de phosphore et de potasse. - d’éléments organiques également appelés vie microbienne qui repose sur l’humus. L’humus, élément très précieux pour l’agriculteur. C'est la matière organique en décomposition qui fixe et produit de l’azote. De l’équilibre de ces différents composés dépend la vitalité de la terre. Si l’équilibre n’était pas entretenu, la production épuiserait les stocks des différents éléments nutritifs y compris l'humus : c’est la raison pour laquelle il est nécessaire de reconstituer au fur et à mesure ces « stocks » ! La grande Révolution agraire, à côté de la mécanisation, a été de comprendre qu’on pouvait nourrir la plante de façon externe, les fertilisants et les résidus végétaux reconstituant le patrimoine de « la vie dans le sol ». Lorsque la terre produit, elle donne à la plante ses éléments nutritifs. Si on ne renouvelle pas ces éléments nutritifs, la terre s’appauvrit ! C’est pour résoudre cette équation que les éléments fertilisants sont nécessaires. Voilà pourquoi l'agriculture extensive conduit à un déséquilibre. Cette analyse n’est pas, comme certains le disent, un discours d’"agronome à l’ancienne" basé sur un langage « comptable » : c'est la réalité de l'agriculture familiale que je pratique avec le souci constant d'entretien de mes sols, véritable patrimoine des générations futures. Question : Les conséquences de cette méconnaissance ? Réponse : La principale est d'occulter la véritable priorité, à savoir : investir dans la recherche, l'innovation et les infrastructures pour réconcilier productivité et respect de l'environnement. Je ne nie pas qu’il y ait eu des pratiques abusives, notamment lorsque sur les exploitations d'élevage le nombre d'animaux dépassait la capacité physique des hectares de l'exploitation, capable de recycler les effluents de l'élevage. Aujourd'hui, les plans d'épandage ont corrigé ces anomalies et les agriculteurs, en particulier en Europe, évoluent vers le respect de l’équilibre environnemental. Peut-être, il est vrai, sous la pression des réglementations et de la société. Mais il faut au moins admettre que les choses changent ! Question : Quel regard portez-vous sur l’agriculture raisonnée ? Réponse : Je pense que l'immense majorité d'entre nous a toujours pratiqué ce que l’on qualifie aujourd’hui d’agriculture raisonnée. C'est l'essence même de notre métier d'agriculteur. Un exemple : le cas de l'humus. De la matière organique présente dans le sol dépend la vitalité de la terre. C’est la raison pour laquelle je laisse sur mon exploitation la paille (tige de la céréale) ce qui a pour résultat de créer cette matière organique. Cela me permet d’entretenir le taux d’humus, donc la vie microbienne et donc la vie du sol ! Je rends à la terre une partie des nutriments nécessaires à la croissance de mes plantes plus une partie du carbone sous forme de cellulose capté dans l'air grâce à la photosynthèse ! Tout mon travail consiste à maintenir la qualité de vie de mon sol, c'est-à-dire sa fertilité. J’ai ainsi augmenté de 30% le taux d’humus de mes terres qui étaient situées à l’origine sur un sol pauvre et caillouteux ! Permettez-moi de souligner que les engrais dits chimiques sont d'origine minérale : l'azote provient du gaz naturel, la potasse et le phosphore des carrières ou des mines, même si un procédé industriel est nécessaire pour les rendre mieux assimilables par les plantes. Les avancées de la science nous permettent par ailleurs de savoir à quel moment et de quelle dose d’azote par exemple la plante a besoin, afin d'optimiser, selon le stade de croissance, les dosages et de préserver les nappes. Je souhaiterais aussi vous faire part d’une réflexion « de bon sens paysan » : pourquoi irions-nous surdoser nos champs en intrants, sachant que ces éléments ont un coût financier important, tout particulièrement dans une époque, où les cours de nos produits et donc de nos marges ne cessent de diminuer ? En conclusion ? J'aimerais dire deux choses : 1. Nous sommes en présence d’un rejet de la notion même de progrès, elle-même philosophiquement synonyme de la liberté de l'homme. Cette liberté, nous l'avons conquise grâce au progrès et à ses applications : ne lui tournons pas le dos. Pour moi, si l'on ne veut pas condamner des pans entiers de notre économie, la "notion de progrès maîtrisé" doit être développée. 2. Face aux besoins d’accroissement prévisibles de la production agricole pour satisfaire les demandes alimentaires et énergétiques de l'ensemble de la population, un des défis est de promouvoir la diffusion des connaissances et des avancées de la science auprès du plus grand nombre d’agriculteurs de la planète, afin que toutes les agricultures contribuent à relever ces immenses défis. L'équilibre, et donc la paix sur notre planète, en dépendent. 1« Nourrir la planète », édition Odile Jacob, mai 2006 2 Banque mondiale, Fonds de protection de la nature (WWF) |