Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

« Repenser les politiques publiques agricoles :
les leçons du passé récent et lointain»



Ha-Joon Chang, Université de Cambridge,
Etude publié dans The Journal of Peasant Studies



Depuis 2008, date de la dernière réunion ministérielle, le cycle de Doha n’a pas avancé d’un pouce, malgré les efforts du directeur de l’OMC Pascal Lamy pour le relancer. Peut-être précisément parce que l’idée sous-jacente du cycle, selon laquelle les pays en développement profiteraient à plein de la libéralisation non régulée du commerce mondial1, notamment en ce qui concerne les marchés agricoles, ne rencontre plus autant de succès qu’il y a quelques années.

Directement issu des hypothèses et doctrines néolibérales, les principes du consensus de Washington (privatisation, libéralisation du commerce, contrôle strict de l’inflation par des politiques de rigueur drastiques, etc.) ont été imposés à bon nombre des pays en développement par les institutions internationales, le plus souvent avec un succès plus que relatif – si ce n’est négatif. On ne compte plus aujourd’hui les exemples de pays qui n’ont jamais trouvé leur décollage en raison de l’inadaptation des méthodes préconisées2, en particulier sur l’agriculture où la suppression des politiques publiques de soutien s’est révélée catastrophique. En comparaison, les approches plus calibrées et encadrées de la libéralisation mises en œuvre dans les pays asiatiques ont eu de bien meilleurs résultats.

Si ces méfaits sont globalement admis par tous, un certain nombre de principes économiques néolibéraux gardent la peau dure, puisqu’ils servent encore de fondements au cycle de Doha par exemple. Aujourd’hui, survit ainsi un « post – consensus de Washington », moins fondamentaliste que le premier, mais qui repose à bien des égards sur les mêmes bases néolibérales.

Pourtant, une récente étude, intitulée « Repenser les politiques publiques agricoles : les leçons du passé récent et lointain » publiée avec le soutien de la FAO, montre combien les principes néolibéraux sont inadaptés face aux spécificités des marchés agricoles. Publiée sous la direction de l’universitaire Ha-Joon Chang (Université de Cambridge), l’étude passe en revue l’historique de l’évolution des politiques agricoles de 20 pays développés et en développement, pour montrer que le développement des pays ne s’est jamais ancré sur les principes néolibéraux qui ont encore cours aujourd’hui. Bien plus, le rapport récuse l’hypothèse à la base de la pensée néolibérale : il faut éliminer les distortions de marché, car le libre-jeu de ce dernier permet la meilleure réallocation des ressources disponibles et crées. Hypothèse qui ne prend pas en compte l’imperfection des marchés…

Nous vous recommandons la lecture de cette étude, dont nous vous présentons ici un extrait, parmi les plus significatifs.

La rédaction de momagri




Extrait de l’étude « Repenser les politiques publiques agricoles : les leçons du passé récent et lointain », 2.1 Eliminating « Distortions »
(traduction momagri)

Le thème persistant de la NCW3 était la nécessité « d'éliminer les distorsions ». Selon la NCW, l’intervention de l'état dans l'agriculture (engrais subventionnés, crédit artificiellement bas, protection tarifaire et prix contrôlés par l'Etat) déforme les signaux du marché et donc canalise les ressources vers les « mauvaises » activités. Cela engendre des inefficacités car il y aurait plus de rendement si les ressources étaient organisées selon les « bons » signaux créés par les forces « naturelles » de l'offre et la demande.

A un certain niveau, il est impossible d'être en désaccord avec cette opinion. Si les prix sont déformés, alors, par définition, ils conduisent à des résultats déformés, qui, par définition, ne peuvent être bon. Néanmoins, nous ne sommes arrivés à cette conclusion que parce que le discours ambiant est configuré de cette manière.
De manière sous-jacente, cette thèse amène la supposition suivante : les distorsions sont mauvaises parce que les marchés auraient bien fonctionnés sans elles. Toutefois, les distorsions peuvent être bonnes ou mauvaises, en fonction de ce que les résultats du marché auraient été sans elles. Si les marchés ne fonctionnent pas bien, déformer les prix qui prévalent peut être une bonne chose, si cela est fait à bon escient.

Tout d'abord, certaines actions gouvernementales peuvent provoquer des distorsions qui nuisent à l'efficacité des allocations de ressources à court terme (il s’agit de l'économie néoclassique, qui constitue le fondement théorique de la NCW). Mais en fait, ceci peut augmenter la productivité à long terme. Par exemple, les tarifs agricoles peuvent imposer des coûts d’efficacité à court terme, mais ils peuvent promouvoir le développement agricole et une croissance économique globale si les recettes tarifaires sont investies par le gouvernement dans l'amélioration de la productivité agricole (par exemple, investissements dans les infrastructures rurales, la recherche et la vulgarisation) et/ou si les revenus agricoles en augmentation créent une demande supplémentaire compensatoire pour les industries nationales. La protection de l’agriculture a eu un effet de ce type en Allemagne à la fin du XIXe siècle et en Corée du Sud à la fin du XXe siècle. Par conséquent, les politiques qui sont déformatrices dans l'allocation à court terme des ressources peuvent contribuer à la croissance économique et à la diminution de la pauvreté à long terme.

Deuxièmement, même si nous ignorons la dimension « dynamique » et nous concentrons sur l'efficacité à court terme des allocations, il existe de nombreux cas de défaillances du marché qui justifient la distorsion des prix dans les marchés pertinents. Par exemple, si les signaux du marché conduisent les agents à utiliser moins que les quantités socialement optimales de certains rendements, alors la « déformation » des signaux du marché serait socialement justifiée, pour que plus de ces rendements soient utilisés. Par exemple, si le marché ne parvient pas à fournir des recherches agricoles (en raison de la nature du bien public du rendement de la recherche et/ou l'économie d'échelle liée à la conduite de la recherche), le gouvernement peut alors justifier la « déformation » des signaux du marché en dirigeant la recherche, même s’il ne fait aucun profit, ou en accordant des subventions à des agents du secteur privé pour mener plus de recherches que celles qui auraient été imposées par les signaux du marché.

En outre, dans certaines circonstances, il peut être préférable de créer des « distorsions », même lorsqu'il n'y a pas une défaillance du marché au sens propre. Par exemple, dans les pays où il n'y a pas d’assistance sociale basée sur la citoyenneté ou un filet de sécurité bien conçu, certaines politiques de « distorsion » (tels la protection tarifaire ou un programme de stabilisation des prix) peuvent être les seuls mécanismes pour offrir une stabilité des revenus pour les petits exploitants. Une plus grande stabilité des revenus dans les zones rurales peut amener à une plus grande stabilité politique - ce qui est bon en soi - et peut contribuer aussi à la croissance, en encourageant les investissements à long terme. En outre, l'instabilité du revenu signifie que beaucoup de gens qui ne sont pas pauvres, peuvent, au fil du temps, tomber occasionnellement en dessous du seuil de pauvreté. Cela conduit à des épisodes de malnutrition et à une interruption de l’éducation qui ont des impacts négatifs irréversibles sur la productivité des populations dans le long terme. Dans ce cas, la protection agricole peut être une bonne chose, même s'il n'y a pas une défaillance du marché au sens propre.

Bien sûr, dans la pratique, il est difficile de se mettre d’accord sur la fréquence et la raison de la défaillance des marchés. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles il y a désaccord sur les politiques concrètes, même si la plupart des gens (sinon tous) conviennent que les marchés échouent et échouent plus fréquemment dans l'agriculture.
En outre, même si nous savons ce qu'il faut subventionner et à quelle hauteur, il y a plusieurs façons de le faire, et les moyens peuvent être différents selon les pays. Par exemple, la Corée du Sud produisait des engrais subventionnés dans les entreprises publiques et les vendait aux agriculteurs par l'intermédiaire de coopératives agricoles contrôlées par l'état, tandis que le Malawi distribuait des bons pour les agriculteurs pauvres (la répartition exacte des bons a été décidée par des assemblées de villageois, plutôt que par des représentants du gouvernement) pour acheter des engrais importés. Ces deux initiatives ont eu des bons résultats, mais ils ne fonctionneraient pas dans d'autres contextes, où, par exemple, les entreprises d’engrais étatiques seraient inefficaces, les coopératives seraient corrompues ou la structure du pouvoir dans les villages serait telle, que les plus forts monopoliseraient les bons. En d'autres termes, même si nous connaissons la localisation et l'ampleur des défaillances du marché, la conception de mécanismes de distribution aura beaucoup d’importance et les discours qui prônent l'élimination des distorsions n’auront rien à dire à ce sujet.


1 Rappelons que le cycle de Doha, lancé en 2001, était surnommé « le cycle du développement » (sic !)
2 En 2008, la CNUCED a sorti un rapport qui fustigeait directement les méfaits du Consensus de Washington sur les pays africains.
3 NCW : New Conventionnal Wisdom. Nom que l’auteur donne aux dogmes “post-consensus de Washington ”.
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Paris, le jeudi 30 octobre 2014