Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
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« Servir les intérêts des populations pauvres et sous-alimentées »



Un récent rapport du Programme alimentaire mondial (PAM), intitulé « Faim et marchés », propose 10 actions basées sur le marché (« market-based actions ») afin de pallier ses défaillances et faire en sorte qu’il serve aussi les intérêts des populations pauvres et sous-alimentées.

La récente crise économique et financière a achevé de sonner le glas de l’idéologie néolibérale comme unique et meilleure forme possible d’organisation des échanges. Il se dessine aujourd’hui une réelle prise de conscience sur le fait que les marchés restent largement marqués par l’imperfection, l’incertitude, et des risques de plus en plus difficilement assurables.

Ce constat s’applique mieux que partout ailleurs dans le secteur agricole et alimentaire. Les marchés Servir les intérêts des populations pauvres et sous-alimentées ont en effet toujours été soumis à une hyper-volatilité des prix qui affecte aussi bien les producteurs que les consommateurs, et ne favorise pas le développement des agricultures locales, pourtant essentielles à la sécurité alimentaire des pays en développement. Si bien qu’aujourd’hui, nombreux sont ceux, à l’instar du dernier rapport du Programme alimentaire mondial (« Hunger and Markets », 2009), qui démontrent l’urgence de remédier aux imperfections des marchés par des mesures de régulation appropriées.

Tout l’enjeu est donc d’arriver à concilier les impératifs économiques du marché avec la lutte contre la faim dans le monde. C’est à cet égard que nous vous recommandons la lecture du dernier rapport du PAM, qui s’efforce précisément de déterminer les actions requises pour corriger les défaillances du marché sans le restreindre outre mesure. En un mot, comme le souligne le PAM avec le sens de la formule : « markets where possible, gouvernements when needed »1 – une aspiration très proche des intentions de momagri…

Nous vous présentons ici l’introduction du chapitre 9 du rapport, intitulé « Making markets work for the hungry poor », qui tente de répondre à ces questions majeures, base de toute intervention correctrice de l’Etat sur le marché : pourquoi, comment et quelles actions sont requises de la part des Etats pour faire en sorte que le marché serve les intérêts des plus pauvres aussi ? A la fin sont également listés les 10 mesures de correction du marché proposées par le PAM.

La rédaction de momagri


Chapitre 9. « Pour que les marchés profitent aussi aux populations pauvres et sous-alimentées » , Introduction

    « L’important pour un gouvernement, ce n’est pas d’accomplir un peu mieux ou un peu moins bien ce que les gens font déjà individuellement ; l’important c’est d’accomplir ce qui, aujourd’hui, n’a pas encore été réalisé. »

    John Maynard Keynes, 1926
Parfois, les marchés s’avèrent être un excellent cadre pour que les populations pauvres parviennent à subvenir à leurs besoins et à maintenir une sécurité alimentaire. Cependant, l’intervention de l’Etat est bien souvent nécessaire pour lutter contre la vulnérabilité de ces populations et l’insécurité alimentaire. Elle est même souhaitable afin de guider et de discipliner les marchés, particulièrement lors des premières étapes du développement économique et agricole ou dans des situations de transition2. L’un des éléments clés dans le remarquable progrès de la Chine concernant la réduction de la pauvreté réside dans le fait que « la Chine n’a pas fait l’erreur de croire que des marchés plus libres entraînaient un affaiblissement des institutions [étatiques]... Il est évident que combiner un système d’élaboration de politiques solide à des institutions étatiques stables a été un facteur clé dans le succès de la Chine contre la pauvreté. Il est également évident que ces deux aspects se complètent et qu’ils ne se substituent pas l’un à l’autre. »3. Cependant, des actions inappropriées sont parfois plus dommageables qu’une absence totale d’action, et des arbitrages doivent être trouvés.

Pourquoi intervenir sur les marchés ?



Les marchés « échouent » pour différentes raisons : les extrernalités, les biens publics et l’information imparfaite. Si les marchés transmettent des signaux de prix erronés aux producteurs, aux spéculateurs et aux consommateurs, ces groupes risquent de mal répartir des ressources déjà maigres, contribuant ainsi à l’insécurité alimentaire. Des actions permettant d’améliorer le fonctionnement du marché peuvent prévenir ou réduire l’impact des échecs du marché et elles peuvent faciliter l’accès des foyers à la nourriture, augmenter la disponibilité alimentaire locale et, dans certains cas, optimiser l’utilisation de la nourriture.

En plus d’apporter des solutions aux défaillances du marché, il existe d’autres raisons à l’interventionnisme sur les marchés, par exemple la lutte contre la faim, le renforcement du soutien politique, la stabilisation des prix et la garantie de l’indépendance alimentaire des pays. Même Adam Smith, père du marché libre, « n’a pas hésité à définir des situations économiques dans lesquelles des restrictions spécifiques pourraient raisonnablement être proposées, ou des domaines économiques pour lesquels des institutions non marchandes seraient grandement nécessaires afin de compléter ce que les marchés peuvent faire »4. En 2007 et 2008, les gouvernements ont mis en place un grand nombre de politiques afin d’amortir l’impact des prix alimentaires élevés.

Toutefois, alors que les interventions peuvent atténuer les défaillances du marché, elles peuvent aussi engendrer des distorsions qui ont ensuite un impact négatif sur les décisions concernant l’attribution de ressources à court et long terme. Les gouvernements doivent trouver le juste milieu. Le « besoin de prêter simultanément attention à l’efficacité et à l’équité est toujours présent, puisqu’une intervention motivée par l’équité sur le fonctionnement des mécanismes de marché peut diminuer son efficacité, même lorsqu’elle favorise l’équité »5.

(…)

Qui devrait mettre en place des actions ?



Aujourd’hui, la place de l’État est souvent moins important et différent de ce que de nombreux économistes du développement souhaitaient dans les années 1950. Leur rôle n’en reste pas moins crucial. À défaut d’être directement impliqués dans la production de biens et de services, les pouvoirs publics ont un rôle important à jouer dans la mise en place de politiques constructives, la création d’un environnement réglementaire, le développement d’institutions et la défense des biens publics.

Les gouvernements contrôlent de nombreux leviers de politiques publiques. Ils fixent les niveaux des droits de douane, mettent en place des politiques commerciales, fixent les seuils de dépenses et les régimes de change. Toutes ces actions ont un impact sur la disponibilité de la nourriture sur le plan national et international. Les actions prises afin de renforcer la sécurité alimentaire localement et nationalement peuvent avoir des conséquences sur les partenaires commerciaux régionaux et parfois sur les marchés internationaux. Toutefois, les gouvernements peuvent ne pas avoir la capacité d’agir efficacement, et leur intervention peut affaiblir ou anéantir les marchés6. Les déficits budgétaires, le manque d’information ou de capacités, les défaillances internes ou la corruption peuvent limiter l’efficacité de l’action gouvernementale.

Même si les ONG, le secteur privé et d’autres acteurs, comme les agences des Nations unies, n’ont pas forcément un accès direct aux instruments politiques nationaux, ils peuvent influencer les marchés locaux ou régionaux, et pousser à des changements de politique gouvernementale qui peuvent renforcer la sécurité alimentaire, comme la levée de certaines barrières commerciales. Par ailleurs, le secteur privé a mis en place des innovations qui augmentent l’accès à différents marchés et produits7, comme l’agriculture contractuelle et la mise à disposition de téléphones portables solides et abordables pour les personnes analphabètes.

Le rôle des acteurs non étatiques dans le développement a considérablement augmenté ces dernières années à cause de la mondialisation, des innovations technologiques et de la libéralisation politique et économique. Par exemple, les partenariats entre secteurs public et privé sont devenus de plus en plus importants récemment, notamment parce que l’opposition entre marchés et gouvernements a évolué vers une approche de collaboration entre ces deux acteurs. Les partenariats entre secteurs public et privé sont devenus particulièrement importants dans les domaines de la nutrition, de la microfinance et des systèmes d’information sur les marchés. Et les opportunités ne manquent pas.

Les acteurs des partenariats entre secteurs privé et public reconnaissent que parmi les problèmes que le monde rencontre, beaucoup sont trop grands, trop complexes et trop interdépendants pour être résolus par un seul acteur et que les différents intervenants sont plus efficaces lorsqu’ils réunissent leurs forces. Différentes formes de travail et de répartition de l’activité peuvent être mis en place, que ce soit en ce qui concerne le financement, le partage des risques, la mise en place de normes et la production. Les seuls facteurs fondamentaux pour réussir sont l’instauration d’objectifs communs et d’indicateurs permettant de mesurer les performances réalisées en collaboration, des rôles clairement établis, des attentes, des compétences et des prises de décision entre tous les partenaires, ainsi qu’une communication libre et une responsabilisation.

Les Etats ont toujours la responsabilité ultime qui consiste àgarantir à la fois la sécurité alimentaire et le droit d’accéder à une alimentation appropriée. Néanmoins, ils peuvent être plus efficaces s’ils travaillent en partenariat. Lorsque les gouvernements nationaux sont incapables ou peu disposés à assurer la sécurité alimentaire, la communauté internationale peut leur venir en aide.

Comment agir au sein des marchés



Les actions à entreprendre dépendent du contexte et des capacités des marchés et des foyers locaux. Les politiques peuvent être relativement faciles à définir, mais elles peuvent être mises en œuvre de nombreuses façons différentes, ce qui aboutit à des résultats très disparates. Certaines actions sont directement instaurées sur les marchés alimentaires, d’autres influencent indirectement les marchés complémentaires et parfois les domaines non marchands. Les actions directes qui ont un impact sur l’approvisionnement et les prix de la nourriture peuvent apporter une réponse aux failles de l’accessibilité, de la disponibilité et de la consommation. Parmi les actions qui influent indirectement les marchés complémentaires, on trouve le renforcement des marchés, l’ajustement des politiques commerciales, l’aide à l’accès aux ressources agricoles et l’augmentation du pouvoir d’achat grâce à des lois sur le salaire minimum et à l’accès au crédit. Ces actions sont « indirectes » car leur impact sur la sécurité alimentaire se renforce via l’amélioration du jeu du marché. Les filets de sécurité qui permettent de faciliter l’accès à la nourriture et d’optimiser son utilisation sont souvent des éléments importants des stratégies pour affermir la sécurité alimentaire, et ils peuvent être adaptés spécifiquement pour répondre aux besoins des foyers nécessiteux.

Une seule action peut avoir des impacts sur plusieurs aspects de l’insécurité alimentaire. Par exemple, les actions entreprises pour renforcer les marchés grâce à l’amélioration des infrastructures, des institutions et une meilleure structuration de la concurrence peuvent simultanément faciliter l’accès à la nourriture, augmenter sa disponibilité et optimiser son utilisation. Dans d’autres cas, les leviers politiques peuvent avoir besoin d’être coordonnés afin de pousser les marchés à réagir et afin de garantir que les foyers reçoivent bien ce dont ils ont besoin.

(…)




Actions prioritaires basées sur le marché proposées par le PAM



Action 1 : prendre en considération les dynamiques du marché afin de prendre des initiatives solides visant à réduire la faim.
Action 2 : soutenir les marchés grâce à des investissements dans les institutions et les infrastructures.
Action 3 : améliorer l’accès aux marchés complémentaires.
Action 4 : utiliser les capacitésdu marchés pour transformer la dépendance aux marchés en opportunité.
Action 5 : réduire les risques et les vulnérabilités liés au marché.
Action 6 : investir dans la protection sociale.
Action 7 : investir davantage dans la nutrition, et investir différemment dans l’agriculture.
Action 8 : s’assurer que le commerce garantisse la sécurité alimentaire.
Action 9 : impliquer des acteurs localement et à l’international pour lutter contre la faim.
Action 10 : créer et entretenir un savoir-faire.


1 « Le marché là où c’est possible, les gouvernements là où ils sont nécessaires »
2 Timmer, CP., 2008. Rural changes stimulate rising giants. Science, 321(5889). Posted at: www.sciencemag.org/cgi/content/summary/321/5889/642
3 Ravaillon, M., 2008.
Are there Lessons for Africa from China’s Success against Poverty? Policy Research Working Paper No. 4463. Washington, DC, World Bank. Posted at: http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1080478

4 Sen, A. 2000. Development as Freedom. New York, Anchor Books.
5 Ibid.
6 Barrett, C.B. 2002. Food security and food assistance programs. In B.L. Gardner and G.C. Rausser, eds. Handbook of Agricultural Economics. Amsterdam, North Holland.
7 Mendoza, R.U. & Thelen, N. 2008. Innovations to make markets more inclusive for the poor. Development Policy Review, 26(4): 427–458.
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Paris, le samedi 20 décembre 2014