Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

« Les hypothèses fondamentales remises en cause au sein des départements d’Economie »

03 septembre 2007

Dans un article publié dans le New York Times le 11 juillet dernier 1, la journaliste Patricia Cohen met en lumière le développement d’un courant contestataire formé d’économistes critiquant le paradigme du « laissez-faire » en matière d’échanges internationaux. Ils doutent ainsi de la pertinence des hypothèses fondamentales utilisées jusqu’alors dans la construction des modèles économiques évaluant les effets de la libéralisation commerciale. La principale critique soulevée par ces économistes est que toute remise en question du libre échange comme meilleure forme d’organisation des marchés est impossible, car l’idéologie libérale ne peut souffrir d’aucune sorte de contestation. Les rares qui se le permettent sont taxés de « parias hétérodoxes » par leurs pairs. Toutefois, on ne peut plus affirmer que le consensus autour des bénéfices présupposés du libre échange soit aussi unanime qu’il y a trente ans. Des figures illustres telles que Dani Rodrik 2 , Joseph Stiglitz 3 , Georges A. Akerlof 4 ou Lawrence H. Summers 5 , rappellent que les bénéfices indéniables de la multiplication des échanges ne doivent pas occulter le sombre visage de la mondialisation. Ils démontrent les méfaits d’une libéralisation non régulée et soulignent les limites dont fait preuve la traditionnelle analyse coûts-bénéfices dans la prise en compte de l’ensemble des coûts collectifs. Mais leurs idées restent encore trop peu représentées dans les universités pour qu’elles puissent avoir une réelle influence au sein des grands centres de décisions politiques tels que Washington D.C.

Dans une réponse à l’article de Patricia Cohen, envoyée au rédacteur en chef du New York Times et publiée ici dans son intégralité, Bertrand Munier, chef économiste du MOMA, dénonce la simplification excessive des modèles utilisés aujourd’hui par l’Organisation Mondiale du Commerce et d’autres institutions internationales et les dangers d’y recourir pour définir les politiques commerciales et agricoles de demain.

Produire un modèle économique réaliste, prenant de la distance vis-à-vis de la doctrine classique de la concurrence pure et parfaite, au profit de théories orthodoxes plus adaptées aux spécificités du secteur agricole, tel est l’objectif que l’équipe d’économistes qu’il dirige au sein du MOMA est en train de réaliser.



« Monsieur,

L’article de Patricia Cohen illustre parfaitement, tout du moins à mon avis, la manière dont la théorie économique est “appliquée” par les institutions internationales et les politiques recommandées par ces dernières. Si nous examinons les différents modèles généralement employés pour justifier les politiques agricoles que l’OMC aimerait voir mises en œuvre à l’échelle mondiale, force est de constater qu’il ne s’agit en fait que d’un remake raffiné et approfondi (par rapport à l’équilibre général) d’un cours d’introduction à l’économie, où l 'on aurait omis de rappeler les conclusions du cours suggérant globalement qu’en pratique, l’univers exagérément simplifié modélisé dans ce cours d’introduction est en grande partie hors de propos. Il ne s'agit pas nécessairement d'une faute pédagogique de la part des enseignants d’économie, mais il est navrant de constater que les spécialistes de politique économique s’appuient sur les principes sous-tendant la concurrence pure au sein de marchés (quasiment) parfaits pour modéliser l’activité agricole du monde entier ; il leur devient alors possible d’ignorer le risque, les nations, la dualité existant au sein des secteurs traditionnels (notamment l’agriculture) dans les pays en développement (PED), ainsi que les innovations technologiques, la plupart des interactions entre l’environnement et l’agriculture et autres “détails” du monde au sein duquel nous vivons. En vertu de telles “hypothèses”, on ne peut qu’aboutir à la conclusion que les “marchés libres” seraient en mesure d’engendrer une augmentation du bien-être mondial de plus de 500 milliards de dollars (Banque Mondiale, 1995 ; ce chiffre a par la suite été réduit à moins de 50 milliards de dollars, illustrant ainsi la « robustesse » de ces conclusions !). En outre, ces “spécialistes” prétendent que le gain de bien-être mondial bénéficierait aux plus pauvres des pauvres. Cependant, il est ironique de constater que les modèles que nous évoquons ici ne comportent qu’un seul consommateur “représentatif” par pays ou zone : affirmer, en vertu de ces modèles, que le gain bénéficiera aux pauvres reste donc une énigme semblable à la vision circulaire de la terre de Ptolémée, en l’occurrence rien d’autre qu’une simple conjecture erronée !

Une modélisation plus réaliste pourrait démontrer que ces mêmes politiques ont des effets inverses sur les distributions de revenus, et ce sur de très longues périodes. On peut être assuré que d'ici à environ un siècle, les conclusions invoquées par l’OMC se réaliseront et pourraient être le résultat des politiques qu’elle souhaite mettre en œuvre. Néanmoins, comme l’a dit le célèbre économiste anglais Lord Keynes, “à long terme, nous serons tous morts”. Entre-temps, nous aurons provoqué l’appauvrissement de millions de personnes supplémentaires qui, pour survivre, auront délaissé leurs cultures traditionnelles au profit des cultures de stupéfiants ou auront abandonné leurs terres pour s’agglutiner dans les bidonvilles entourant les grandes villes de bon nombre (pas tous) de PED. À combien de cultivateurs de stupéfiants, à combien de terroristes, entre autres, ces politiques donneront-elles naissance ? Ce ne sont pas les modèles qui nous le diront.

Le MOMA (Mouvement pour une Organisation Mondiale de l’Agriculture) est une organisation privée et indépendante, dont l’objectif est justement d’étudier ce type de questions et, avec l’aide d’économistes originaires du monde entier, de créer courant 2008 un modèle plus réaliste. La notion de “réalisme”, selon nous, n'implique pas nécessairement une immersion dans l'hétérodoxie, mais au moins l’établissement d’un compromis plus équilibré entre la complexité du monde et la recherche d’un modèle simple, et ce, afin de permettre une utilisation responsable de la théorie économique. Comme le pensaient de grands économistes de l'époque de Roosevelt, l’agriculture est un secteur d’activité économique si spécifique qu’il requière une modélisation soigneuse et “réaliste”. La politique internationale à adopter dans l’intérêt général pourrait alors prendre une apparence très différente des “pratiques” actuelles de l’OMC. »



Pr. Bertrand Munier
Chef économiste du MOMA, Paris

1 In Economics Departments, a Growing Will to Debate Fundamental Assumptions, par Patricia Cohen, New York Times, 11 juillet 2007, www.nytimes.com
2 Professeur d’Economie politique à la John F. Kennedy School of Government de l’Université d'Harvard, voir l’article La fausse promesse de la libéralisation financière publié le 19 mars 2007 dans Analyses et Commentaires
3 Prix Nobel d’Economie 2001, ancien chef économiste de la Banque Mondiale, voir l’article La tyrannie du roi coton publié le 27 novembre 2006 dans Analyses et Commentaires
4 Prix Nobel d’Economie 2001 avec J. Stiglitz pour leurs travaux sur les marchés avec asymétrie d'information.
5 Ancien président de l’Université d’Harvard et ancien chef économiste de la Banque Mondiale, secrétaire du Trésor Public des Etats-Unis entre 1999 et 2001.
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Paris, le mardi 21 octobre 2014