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« Les fausses promesses de la libéralisation des marchés agricoles » Par Mamerto Pérez, Sergio Schlesinger et Timothy A. Wise (Tufts University) Washington Office on Latin America 1 L’Amérique du Sud est l’une des régions du monde qui a le plus été la cible des politiques d’ajustement structurel mises en œuvre par les institutions internationales dans les années 1980. Le secteur agricole n’a pas fait exception à la règle, conduisant à un accroissement majeur du commerce des matières premières agricoles dans ces régions. Tant et si bien qu’un certain nombre de ces pays sont devenus exportateurs nets de produits agricoles. Mais ces politiques ont-elles conduit à un développement rural homogène, équilibré et durable ? C’est la question que s’est posée le Washington Office on Latin America (WOLA) en partenariat avec la Tufts University, sur la base de rapports issus d’un certain nombre d’économistes et chercheurs américains et sud-américains. L’étude2, coordonnée par Mamerto Pérez (Bolivie), Sergio Schlesinger (Brésil) et Timothy A. Wise (Etats-Unis), a été publiée en juin 2008, et a fait l’objet d’une présentation lors du Forum public de l’OMC le 30 septembre dernier. Elle démontre que les gains supposés de la libéralisation non régulée des marchés agricoles sont surestimés, et les risques pesant sur les petits agriculteurs, bien réels. A tel point que la conclusion est sans ambages : il est absolument nécessaire de laisser aux gouvernements, notamment des pays en développement, le droit de réguler les importations et exportations afin de protéger leur population et leurs ressources. Nous vous recommandons la lecture de ce rapport, dont nous vous présentons ici un extrait, car les auteurs mettent en lumière les erreurs d’appréciation qui ont légitimé et qui légitiment encore aujourd’hui les politiques de libéralisation des marchés agricoles. PFM Extrait du Rapport « The Promise and the Perils of Agricultural Trade Liberalization – Lessons from Latin America », Washington Office on Latin America La fausse promesse des exportations agricoles Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles les exportations agricoles tiennent moins de promesses que les promoteurs du libre-échange ne le suggèrent. Pour commencer, malgré les affirmations répétées que les pays en voie de développement disposent d’un avantage relatif dans l'agriculture, ce sont les pays riches qui dominent les marchés agricoles mondiaux. À l'exception des produits tropicaux de base comme le café et les bananes, ils détiennent une part importante, et dans de nombreux cas, une part croissante des marchés mondiaux de produits agricoles. En 2005, les pays développés contrôlaient deux tiers ou plus des exportations de maïs, de blé, d'orge et de coton. Parmi les produits agricoles non-tropicaux les plus échangés, seulement le riz, le sucre et les oléagineux permettent aux pays en développement d’avoir une part majoritaire sur ces marchés d'exportation3. Et les pays riches contrôlent entièrement la chaîne de valeur pour la plupart des produits agricoles, des semences brevetées à l'agrochimie, en passant par la machinerie et les crédits au commerce eux-mêmes, y compris dans le cas où la plupart de ces matières premières sont exportées par les pays en voie de développement. Deuxièmement, les pays en voie de développement ne sont pas tous égaux dans le monde du commerce agricole international. Pour être compétitif sur les marchés internationaux des matières premières, les pays ont besoin d’avoir un degré de développement industriel et d’infrastructure relativement élevé. Il n'est pas surprenant, alors, que seuls quelques pays aient pu faire la démonstration de leur capacité à concourir sur le plan international. Certaines régions de l'ex-Union Soviétique peuvent concourir dans les céréales tempérées et la Chine concourt sur les marchés mondiaux de maïs (bien que sa propre consommation croissante d'alimentation animale et son environnement appauvri limite son potentiel de production et d'exportation). Mais les deux pays qui dominent le commerce agricole des pays en voie de développement sont le Brésil et l'Argentine. Tous deux ont de vastes étendues de terres fertiles propices à l'agriculture industrielle. Tous deux ont atteint des niveaux de développement qui leur donnent l'infrastructure et le capital pour s’inscrire dans la concurrence internationale. Le Brésil a émergé, ou est sur le point d'émerger, comme une puissance exportatrice de soja, de sucre, de café, d’oranges, de viande, de tabac et d'éthanol. L'Argentine s’est imposée de manière solide et croissante sur le marché de la production de soja et de maïs. Lorsque la Banque Mondiale et d'autres organismes internationaux parlent de l'Amérique latine comme une région qui bénéficie de la libéralisation du commerce, ils parlent surtout du Brésil et de l'Argentine. Comme le démontre Timothy A. Wise dans son exposé pour ce projet, si l’on exclut le Brésil, l'Argentine, la Chine et l'ex-Union Soviétique de l'analyse du potentiel d’exportation de l’agriculture des pays en voie de développement, les autres pays en développement affichent une faible capacité à concourir sur les principaux marchés agricoles. Alors que ceci n'est pas nécessairement le résultat de la libéralisation, Wise montre que, mis à part ces rares (mais importants) pays ou régions, de 1995 à 2005 les pays en voie de développement ont gagné peu de parts sur les marchés mondiaux. Parmi les produits agricoles à plus forte valeur ajoutée, les pays en voie de développement, en tant que groupe, ont perdu des parts de marché sur le coton et le riz. L’ex-Union Soviétique représente 10 des 13 points de pourcentage des parts de marché gagnées par les pays en voie de développement pour le blé, et 16 des 20 points de pourcentage pour l'orge. Pour le sucre, le Brésil a pris 11 des 14 points de pourcentage gagnés par les pays en développement entre 1995 et 2005. La Chine (10) et l'Argentine (6) ont gagné la plupart des 24 points de parts de marché perdues par le monde développé sur le maïs. S’agissant des oléagineux, le groupe de matières premières pour lequel les pays en voie de développement ont réalisé les gains les plus forts, le Brésil a gagné 19 points de pourcentage et l'Argentine quatre (voir tableau). Oléagineux : les 10 premiers pays exportateurs par part d’exportation en 2005  Ces changements sont importants dans le cadre d’une compétitivité mondiale, mais ces chiffres ne suggèrent pas que les autres pays en voie de développement soient en bonne position pour concourir au plan international sur les marchés des matières premières agricoles les plus négociées. Maintenant, ils sont en concurrence non seulement avec l'agriculture industrialisée du Nord, mais également avec les puissances agricoles industrialisées du Sud. L’effet limité de la libéralisation du Nord Une autre raison pour laquelle la promesse de l’exportation agricole est surestimée pour la plupart des pays réside dans le fait que l’effet des réformes des politiques agricoles du Nord est très limité. Comme les modèles économiques du cycle de Doha l’ont montré, les types de réformes posés sur la table de négociations de l'OMC sont conçus pour générer une production et des effets de prix limités pour la plupart des matières premières. Une étude n’a démontré une croissance de plus de 3,1% que pour trois produits seulement après un accord de Doha : coton, riz et oléagineux4. Ainsi, les pays en voie de développement ont peu de chances d'obtenir des prix plus élevés pour leurs produits agricoles en raison des droits de douane directs ou indirects ou en raison de la réduction des subventions dans les pays du Nord. Là où la libéralisation augmente les prix mondiaux, les petits exploitants ont peu de chances d'en bénéficier. Le nouveau rapport de la Banque Mondiale fait en effet remarquer que la transmission des prix mondiaux vers les producteurs locaux est « très imparfaite ». Les bénéfices qui pourraient être réalisés avec des prix mondiaux élevés, en raison de la réforme des politiques du Nord, resteront ainsi très limités. « Donc l'effet global des réformes politiques commerciales sur les revenus agricoles des producteurs d'aliments de base dans les pays en développement les plus pauvres est susceptible d'être petit. » 5 Pourquoi les réformes agricoles des pays riches ont-elles si peu d'effet ? Comme le démontre Wise, les marchés agricoles s'adaptent aux mesures de la libéralisation, qu'il s'agisse des réductions des droits de douane dans l'Union Européenne et le Japon ou de la réduction des subventions agricoles aux États-Unis. Alors que la production soutenue du Nord décline en réponse aux réformes, la production dans d'autres régions du monde augmente. De nouvelles terres sont mises en production. Avec le progrès technologique, les rendements continuent d'augmenter. Et en l'espace de quelques courtes années, la production et les effets de la libéralisation des prix se sont évanouis, laissant les prix là où ils étaient avant les réformes. (...) Les périls de la libéralisation pour l'agriculture familiale Si les promesses de la libéralisation des échanges agricoles sont exagérées, les dangers sont bien réels. Cas après cas, on voit que dans un marché mondial dominé par les pays riches ou quelques pays émergents, la libéralisation conduit à un flux d'importations bon marché, qui minent les producteurs nationaux protégés auparavant par des droits de douane ou autres soutiens gouvernementaux. L'emploi dans les secteurs de l’économie nationale en expansion ne se développe en général pas assez vite pour absorber les nouveaux arrivants dans la vie active, sans parler de ceux déplacés de l'agriculture traditionnelle. Le résultat se matérialise souvent par une baisse des moyens de subsistance des pauvres ruraux, une diminution de la sécurité alimentaire, et une augmentation de la dépendance alimentaire de la nation dans son ensemble. Les consommateurs urbains pauvres bénéficient peut-être de prix alimentaires plus bas, mais il est improbable que ce compromis offre un avantage net pour la nation. Bien sûr, le but de ce modèle économique est de déplacer les petits producteurs de leur terrain. Les petits exploitants sont considérés comme définitivement inefficaces, et la libéralisation du commerce est destinée à forcer les agriculteurs inefficaces à être plus productifs. Cependant, les défaillances du marché, qui sont un fléau pour le secteur, sont souvent perdues dans les calculs d’efficacité du marché. Les petits paysans sont amenés à faire concurrence sur les importations à bas prix en provenance de pays qui non seulement subventionnent leurs secteurs agricoles, mais aussi offrent des infrastructures adéquates, des crédits de marché qui fonctionnent, une histoire forte dans la recherche des technologies applicables et des services à l’extension agricole pour aider les agriculteurs à augmenter leur productivité. Les petits exploitants dans la plupart de l'Amérique latine partagent peu ces avantages. Comme les chercheurs de l'ONU l’ont relevé, « les règles du marché libre, dans un contexte de propriété très concentrée et de marchés imparfaits et absents, conduisent à la marginalisation d'entreprises par ailleurs parfaitement viables ». 6 La libéralisation du commerce ne mondialise pas que les marchés, il mondialise également la défaillance du marché. Faire entrer les petits exploitants d’Amérique latine en concurrence directe avec les produits agricoles subventionnés et soutenus du Nord met des millions de fermiers productifs et producteurs d’aliments en situation de risque. 1 Le “Washington Office on Latin America” (WOLA) est une ONG nord-américaine qui cherche à promouvoir les droits de l’homme, la démocratie et la justice économique et sociale dans les pays d’Amérique latine. 2 L’étude complète est disponible à l’adresse suivante : http://ase.tufts.edu/gdae/WorkingGroupAgric.htm 3 Nations Unies (2007). COMTRADE, Nations Unies. Les données de cette section sont basées sur celles du COMTRADE. 4 Bouet, A., J.-C. Bureau, et al. (2004). La libéralisation multilatérale du commerce des produits agricoles : les fortunes contrastées des pays en développement dans le Cycle de Doha, CEPII. 5 La Banque Mondiale (2007). Rapport sur le Développement Mondial 2008: l’Agriculture pour le Développement. Washington, Banque Mondiale. 6 David, M.B., M. Dirven, et al. (2000). “ L’effet du Nouveau Modèle Economique sur l’Agriculture de l’Amérique Latine. ” Développement Mondial 28(9): 1673-1688. | |
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Pour une régulation des marchés agricoles et une gouvernance alimentaire mondiale | |
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