Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

« La diversification commerciale atténue la volatilité des marchés » :
comment peut-on encore croire l’OMC ?



Paul-Florent Montfort,


chargé d’études de momagri

L’OMC vient de publier un article, rédigé par des économistes de la Banque mondiale, qui interroge l’effet de l’ouverture commerciale, tous marchés confondus, sur la volatilité des prix1. Les auteurs concluent que si l’ouverture commerciale accroît indéniablement la volatilité des prix – ce qui peut avoir des répercussions négatives sur la production et la croissance interne des pays – le meilleur moyen d’en contrebalancer les effets est d’accroître la diversification des exportations, puisque les marchés sont indépendants et que la volatilité agrégée « s’auto-corrige »2.

C’est pourquoi, d’après les auteurs, un pays doit libéraliser au maximum son commerce, en supprimant notamment toutes les barrières de marché et les politiques de régulation, pour favoriser la croissance économique interne et diminuer leur sensibilité à l’instabilité des marchés. Une conclusion qui n’étonne pas de la part de l’OMC, dont le mandat est de conclure le cycle de Doha, mais qui prouve une fois de plus que l’institution genevoise s’isole un peu plus de la communauté internationale, à l’heure où la régulation est mise en avant comme le complément indispensable au bon fonctionnement des marchés.

En s’intéressant à l’impact de la libéralisation des échanges sur la volatilité des prix, l’OMC se pose désormais la bonne question… mais elle continue d’apporter les mauvaises réponses. En effet, et sans rentrer dans des démonstrations économiques approfondies, il est aujourd’hui impensable de considérer, comme le fait l’OMC, que :
    1. « Les chocs sont déconnectés sur les différents marchés » : on l’a vu avec la crise financière notamment, tous les marchés sont aujourd’hui interconnectés, si bien que les experts parlent maintenant de risques « systémiques ». Cela est encore plus vrai pour les marchés agricoles de plus en plus financiarisés.

    2. « La volatilité agrégée s’auto-corrige » : non seulement le point précédent le contredit, mais il est aujourd’hui admis que les risques de marché systémiques ne peuvent pas être mutualisés dans un marché globalisé. Pour les risques exogènes ou climatiques, l’ouverture des frontières permet de réduire la volatilité observée. Il est en effet improbable qu’un aléa climatique majeur affecte simultanément l’ensemble des pays de la planète. Tel n’est en revanche pas le cas pour les risques endogènes ou de marché, comme l’histoire récente nous l’a appris. La crise de 1929 et la récente crise des subprimes ont en effet été caractérisées par une survenance immédiate et mondiale générant un collapsus quasi global. Aussi, la libéralisation des marchés soumis à des risques endogènes ou de marché ne s’accompagnera pas d’une réduction de la volatilité, bien au contraire. C’est d’ailleurs l’une des conclusions du workshop organisé par momagri en juin 2009 sur la volatilité des prix des matières premières agricoles réunissant des experts internationaux3.
C’est pourquoi la plupart des décideurs s’accordent aujourd’hui à reconnaître qu’il est nécessaire de réguler les marchés, plutôt que de les « laisser faire », pour des raisons à la fois économiques, politiques et stratégiques.

C’est encore plus vrai pour les secteurs agricoles et alimentaires, qui se caractérisent par une volatilité naturelle. L’agriculture est en effet le socle du développement de la quasi-totalité des pays du monde, et la sécurité alimentaire de la planète en dépend directement ; mesure-t-on seulement les risques auquel la communauté internationale s’expose en laissant ce secteur clé à la merci d’un commerce international non régulé ? Sans filet de sécurité face à la volatilité des prix, la grande majorité des agriculteurs du monde sont « menacés d’extinction, ce qui met directement en péril la sécurité alimentaire de leur pays, mais également, pour bon nombre de pays en développement où la population qui dépend de l’agriculture est majoritaire, le développement économique et la stabilité politique.

Les conclusions de l’article de l’OMC, qui vont à l’encontre du consensus actuel sur la nécessité de réguler, sont un témoignage supplémentaire de l’inadéquation du système de gouvernance internationale. Il n’est en effet pas surprenant que l’OMC conclue sur la nécessité de libéraliser le commerce international, puisque c’est la mission qui lui est dévolue par mandat. Or, non seulement le contexte économique mondial a évolué, tout comme notre compréhension du fonctionnement des marchés, et notamment agricoles, mais certains impératifs stratégiques et politiques ne peuvent plus être négligés. Aussi, une libéralisation régulée des marchés apparait comme le meilleur moyen de sauver le libéralisme et le multilatéralisme, car elle permettra précisément de remédier aux défaillances qui les empêchent de fonctionner seuls correctement.

Cela est encore plus vrai pour les marchés agricoles et agroalimentaires. C’est pour cela que momagri prône une refonte de la gouvernance agricole internationale, via la création d’une organisation mondiale de l’Agriculture. Elle serait chargée de définir le cadre de régulation au sein duquel le libre jeu du marché puisse s’exprimer sans pour autant porter atteinte à la sécurité alimentaire et la pérennité de toutes les agricultures du monde, et d’harmoniser les stratégies menées par les différentes institutions internationales concernées.

L’organisation mondiale de l’Agriculture ne serait pas une institution internationale de plus, mais une plateforme qui réunirait en son sein, de manière temporaire, toutes les compétences existantes et utiles présentes dans la plupart des organisations internationales qui traitent des questions agricoles, mais de manière disparate et non coordonnée. Ainsi en serait-il de l’OMC pour le Commerce, de la FAO pour la sécurité alimentaire, de la Banque mondiale pour le développement ou du FMI pour les questions financières.

1 OMC, “Managing Openness and Volatility: The Role of Export Diversification”, Mona Haddad: Sector manager, International Trade Department, The World Bank, Jamus Jerome Lim: Economist, Development Prospects Group, The World Bank, Christian Saborowski: Economist, Middle East and North Africa Region, The World Bank. http://www.wto.org/french/res_f/publications_f/wtr10_4june10_f.htm
2 D’après les résultats du modèle développé par Haddad, Lim, and Saborowski (2010).
3 Cf. momagri, « Une révolution est nécessaire dans notre manière d’appréhender le fonctionnement des marchés agricoles », Bastien Gibert et Paul-Florent Montfort, conseillers de momagri, 08/06/2009 http://www.momagri.org/FR/tribunes/Une-revolution-est-necessaire-dans-notre-maniere-d-apprehender-le-fonctionnement-des-marches-agricoles_509.html
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Articles
Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 9 février 2012