Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Articles

« Un modèle peut en cacher un autre »

ou la stratégie de contournement des Etats-Unis via la fondation Carnegie

I. Peter Mandelson met à la mode les recommandations de la fondation Carnegie…

Peter Mandelson a prononcé un discours à Bruxelles le 21 Mars, devant la Commission Européenne intitulé « Commerce soutenable : observations sur le commerce et le protectionnisme »1
Son allocution avait pour but d’évaluer comment atteindre l’objectif de « soutenabilité » des politiques commerciales, non seulement pour notre génération, mais également pour les générations futures.
Il distingue sept conditions :

1 Il n’existe pas de réponse toute faite aux problématiques de politique commerciale. Chaque situation dépend des circonstances.

2 Il n’y a pas de règle intangible suivant laquelle la libéralisation des échanges internationaux conduira à une plus grande croissance économique.

3 L’histoire des politiques protectionnistes suggère que de telles politiques sont des impasses, car tout avantage de court terme conduit à une érosion de la puissance économique.

4 Les stratégies autarciques sont encore plus nuisibles que les politiques protectionnistes pour conduire des pays vers le progrès économique.

5 A travers une libéralisation progressive, le commerce est favorable au développement économique, en combinant les opportunités liées à de faibles barrières douanières, une meilleure gouvernance mondiale, des droits de propriété mieux définis, un système légal plus stable et des infrastructures modernes.

6 Il faut accepter des changements dans les structures de production et de consommation dans une économie mondialisée, et non pas adopter une démarche défensive et passive.

7 Il faut promouvoir le multilatéralisme au-delà de la libéralisation des marchés (c’est-à-dire favoriser une coopération internationale sur le commerce, l’environnement et les aspects sociétaux.).

De plus, Peter Mandelson refuse de voir la libéralisation initiée dans le cadre de Doha comme la panacée pour le développement et il critique fermement les études de la Banque Mondiale qui avancent de telles affirmations.
« En réalité, l’essentiel des bénéfices attendus de la libéralisation ira à un nombre restreint de pays développés et à un petit nombre de PED exportateurs très compétitifs, comme le Brésil, l’Argentine ou l’Afrique du Sud ».

Pour affirmer cela, il s’appuie sur une étude du Carnegie Endowment for International Peace de février 2005, qui est une référence aussi bien pour Peter Mandelson que pour Rob Portman, le secrétaire américain au Commerce :

> Elle rejoint le MOMA dans son constat (les modèles agricoles internationaux existants sont imparfaits) et en partie dans les réponses apportées (créer un nouveau modèle, ce que l’Institut Carnegie a fait),

> Elle met en avant le modèle « Carnegie », qui a servi de base aux simulations chiffrées entreprises lors du la réunion de Londres les 10 et 11 Mars 2006,

> Mais, elle dresse une vision trop partielle des réalités agricoles par le biais de son modèle qui, s’il constitue une amélioration des modèles existants, n’en reste pas moins très imparfait.

> Elle tend à démontrer que seule une libéralisation totale du commerce résoudra le problème des PED.

II.… qui servent à prôner une libéralisation généralisée du Commerce mondial sans régulation

A. Le CEIP : une organisation influente qui critique la Banque Mondiale

Le CEIP est une fondation privée américaine, dont l’objet est d’améliorer la coopération entre les nations et de promouvoir un engagement international actif des Etats-Unis. Fondé en 1910, il n’est affilié a priori à aucun parti politique.
Il dispose, par le biais de ses partenaires (Cf. Annexe), d’une très importante « force de frappe » couvrant tous les champs d’action d’influence internationaux. D’orientation libérale, il utilise habilement les thèmes environnementaux, sociaux et éducatifs, et est un défenseur ardent des intérêts américains à l’étranger.

Les critiques formulées par le CEIP à l’égard des négociations du cycle de Doha peuvent être regroupées en quatre points principaux :2

1 Selon le CEIP, il existe une forte contradiction entre ce que les négociateurs pensent que la libéralisation pourrait accomplir pour les PED et ce qu’elle va réellement accomplir.

Ainsi, contrairement aux études de la Banque Mondiale suivant lesquelles la libéralisation des échanges agricoles internationaux bénéficiera en priorité aux PED, le CEIP affirme que les propositions pour le moment retenues (à l’issue du Sommet de Hong Kong) vont accroître le fossé qui existe entre les pays riches et les pays pauvres.
Pour autant, le CEIP ne considère pas que la libéralisation des échanges soit une mauvaise chose, bien au contraire. Il prône une libéralisation totale des échanges internationaux car selon lui, une libéralisation partielle est porteuse d’effets pervers et néfastes aux PED.

2 Le CEIP considère que les bénéfices induits par la libéralisation seront bien inférieurs (au moins la moitié) à ceux avancés par l’administration Bush et la Banque Mondiale en 2001.

3 Il estime que les hypothèses retenues par les modèles agricoles internationaux pour modéliser la force de travail sont totalement irréalistes.

Ces modèles considèrent en effet que l’économie se trouve toujours en situation de plein emploi. Dès lors, en excluant toute possibilité de chômage, ils ne peuvent étudier l’effet de la libéralisation sur la pauvreté.
Et, ils ne font aucune différence entre la main d’œuvre sous qualifiée urbaine et rurale, alors que pour les PED, la majeure partie des revenus familiaux concerne des travailleurs non qualifiés travaillant dans le secteur agricole. Dès lors, l’impact de la libéralisation des échanges agricoles internationaux sur la demande d’un PED va profondément affecter une large partie des ménage et donc le bien-être global de l’économie.

4 Les modèles agricoles internationaux ne prennent pas en compte les coûts liés à l’abandon des accords préférentiels pour les PED.

B. … pour mieux valoriser son modèle plus séduisant, mais aussi inadapté que celui de la Banque Mondiale

1. Les conclusions

Le modèle Carnegie est un modèle d’équilibre général calculable, qui prend en compte 13 régions et trois secteurs de l’économie : agricole, manufacturier et des services.
Il se base sur des hypothèses récentes, étant donné qu’il inclut le résultat des négociations du Sommet de Hong Kong de Décembre 2005.
Le point nouveau du modèle Carnegie par rapport aux modèles agricoles internationaux actuels est la meilleure modélisation du facteur travail3 en :

> considérant que l’économie ne se trouve pas toujours en situation de plein emploi (et même jamais) ;

> différenciant la main d’œuvre sous qualifiée urbaine et rurale, car pour les PED, la majeure partie des revenus familiaux concerne des travailleurs non qualifiés travaillant dans le secteur agricole.

La prise en compte de ces deux éléments est essentielle. En effet, comme les modèles agricoles internationaux considèrent que l’économie se trouve toujours en plein emploi, toute augmentation des exportations se traduit par une hausse des salaires, étant donné que chacun est déjà employé.

Dès lors que l’on considère l’existence de chômage au sein d’une région donnée, ce lien vertueux n’est plus assuré et on assiste :

> non pas à une augmentation des salaires mais à une création d’emplois, et encore pas toujours, car il existe de nombreuses rigidités,

> et cette création d’emploi se fait le plus souvent dans le secteur manufacturier plutôt que dans le secteur agricole, (l’exemple Chinois est des plus parlants)

Hormis cette spécificité du modèle Carnegie, aucune autre adaptation par rapport au modèle de la Banque Mondiale n’a été apportée, ce qui permet des conclusions dont la portée doit être fortement tempérée.

Ce modèle aboutit en effet à trois conclusions principales :

a. Une libéralisation totale des échanges internationaux bénéficie à l’ensemble des pays du monde : il n’y aura aucun perdant.

b. Les PED bénéficieront beaucoup plus d’une libéralisation des produits industriels que d’une libéralisation des produits agricoles.

c. Une augmentation des exportations de produits manufacturés serait l’unique source de gains nets que les PED pourraient tirer du cycle de Doha.

La libéralisation du seul secteur agricole peut donc être à l’origine d’un accroissement de la pauvreté dans les PED. C’est pourquoi les auteurs prônent une libéralisation totale des marchés, aussi bien agricoles, qu’industriels et manufacturiers que des services, afin que les PED puissent profiter au maximum des effets de la libéralisation des échanges.

2. Les limites

a. Un modèle aux mains des américains

Ce modèle a été financé par de multiples fondations américaines, ainsi que par des entreprises privées qui ont toutes à gagner d’une libéralisation totale des échanges internationaux (Ford, Boeing, Citigroup, mais aussi Yukos, Warburg…).

A l’heure où les négociations sont au « point mort », et où les simulations chiffrées des principaux modèles utilisés jusqu’alors pour justifier la libéralisation des échanges sont de plus en plus critiquées (Banque Mondiale), ce modèle constitue une nouvelle arme stratégique, plus difficilement attaquable, et servant les intérêts américains et ceux qui y sont associés.
En effet, il justifie le démantèlement des barrières douanières et démontre que la libéralisation du secteur agricole (point d’achoppement des négociations pour le moment) n’est qu’une partie d’un tout. Cette tactique est celle du « contournement » de l’obstacle par la surenchère.

Selon Rob Portman, secrétaire américain au Commerce, « les scénarios présentés par le modèle Carnegie sont conformes à l’approche américaine dans le cycle de Doha : les gains économiques sont d’autant plus élevés que le degré de libéralisation des échanges est important. C’est pourquoi les Etats-Unis sont une force motrice pour que les marchés s’ouvrent au maximum à l’issue de ces négociations ».(R. Portman, 15 Mars 2006)

b. Un modèle statique

Le modèle Carnegie repose sur une approche statique et non pas dynamique. Ainsi il n’inclut pas les effets de croissance économique d’une libéralisation des échanges sur les générations futures, en prenant notamment en compte l’importance de l’éducation et de la formation (le capital humain) et des objectifs de dépassement de la pauvreté.
Et, il ignore les effets d’une libéralisation des échanges sur les services.

c. Un modèle encore trop réducteur des réalités agricoles

Enfin, comme tous les autres modèles agricoles internationaux, il repose sur une vision totalement idyllique des réalités agricoles, en la resituant dans le cadre de la concurrence pure et parfaite.

De même, il suppose que la demande de produits agricoles est totalement élastique par rapport au prix, et il néglige l’impact des coûts énergétiques et de transport, les règlementations phytosanitaires et les contraintes environnementales qui sont pourtant de plus en plus grandes.


Si le modèle Carnegie innove sur un point, il repose toujours sur des hypothèses non réalistes, et ne prend pas en compte des critères aussi fondamentaux que l’innovation, la pauvreté, les taux de change, les risques climatiques et de marché, le développement durable, l’éducation et la formation dans les PED, l’énergie et les transports …autant d’éléments qui sont intégrés dans le modèle NRA selon une optique dynamique beaucoup plus fiable.

Finalement, les recommandations de la fondation Carnegie « tombent à pic » pour relancer autrement les négociations de l’OMC, en donnant l’illusion que la préoccupation majeure est le développement et en tentant de mettre de côté le modèle, désormais non crédible, de la Banque Mondiale.


ANNEXES

Les membres du Conseil d’Administration du CEIP

James Gaither : Président, Directeur général de Sutter Hill Ventures;
Gregory Craig : Vice Président, associé de Williams & Connolly
Bill Bradley : Allen & Company
Robert Carswel Shearman & Sterling
Jerome Cohen : Wharton & Garrison
Richard Debs : Morgan Stanley
William Donaldson : Securities and Exchange Commission
Roger Ferguson : Federal Reserve Board
Donald Fites : Retired, Caterpillar, Inc.
William George : Medtronic, Inc.
Richard Giordano : BG Group plc
Jamie Gorelick : Hale & Dorr
Stephen Harlan : Harlan Enterprises LLC
Donald Kennedy : Professor of Environmental Science Emeritus, Stanford University , Institute for International Studies
Robert Legvold : The Harriman Institute, Columbia University
Stephen Lewis, Jr. : President Emeritus, Professor of Economics, Carleton College
William Lewis, Jr. : Investment Banking, Lazard Ltd.
Jessica Mathews : Carnegie Endowment for International Peace

Zanny Minton Beddoes
: The Economist
Olara Otunnu : LBL Foundation for Children
William Perry : Professor, Stanford University, Institute for International Studies and Center for International Security and Cooperation
W. Taylor Reveley III : William & Mary School of Law
Shirley Tilghman : Princeton University


Les partenaires et les sources de financement du CEIP

Les financements de CEIP proviennent de sources publiques et privées :

AIG (Americain Internationa Group) : Leader mondial des services assurantiels et financiers.
Boeing Company
The Lynde and Harry Bradley Foundation : Fondation qui vise à défendre le libéralisme et les intérêts et institutions américaines.
Carnegie Corporation of New York : Elle vise à promouvoir l’approfondissement et la diffusion de connaissances. Elle dispose d’un capital estimé de 135 millions de dollars.
Citigroup : Société internationale de services financiers
Commission for Environmental Cooperation of North America : Organisation internationale créée par le Canada, le Mexique et les Etats-Unis qui a pour mandat de se pencher sur les problèmes environnementaux à l’échelle du continent nord américain, de contribuer à la prévention des différends commerciaux et environnementaux, et de promouvoir l’application efficace des lois de l’environnement.
The Compton Foundation : Elle œuvre pour la paix dans le monde en cherchant à éradiquer toutes les conditions susceptibles de promouvoir des conflits. Elle se concentre sur les problèmes de croissance rapide de la population, l’épuisement des ressources naturelles du à la croissance de la population et l’augmentation des niveaux de consommation, la dégradation de l’environnement et l’absence de Droits de l’Homme dans la plupart des régions du monde.
Department of Foreign Affairs and International Trade (Canada)
The Ford Foundation : L’objectif est de créer des systèmes politiques, économiques et sociaux qui favorisent la paix, le bien-être de l’Homme et la souveraineté de l’environnement dont la vie dépend.
General Electric
The German Marshall Fund of the United States : Son objectif est de promouvoir une action commune entre l’UE et les Etats-Unis. Le budget annuel de fonctionnement est de 20 millions de dollars. Elle est dirigée par Craig Kennedy, libéral et ancien gestionnaire des fondations libérales d’un milliardaire de Chicago.

The William and Flora Hewlett Foundation : Ses objectifs sont de promouvoir l’éducation, l’environnement et le développement. Elle est totalement indépendante de HP et de la Fondation HP. Elle dispose d’un capital de plus de 6.7 milliards de dollars.
Kimsey Foundation : Elle cherche à alléger la souffrance de l’Homme mais également à soutenir les études qui identifient les interdépendances au niveau de la planète entre les différents secteurs, et le rôle des Etats-Unis comme un leader mondial engagé.
The Henry Luce Foundation, Inc : Elle cherche à explorer l’interdisciplinarité dans l’éducation supérieure, améliorer les liens entre l’Asie et les Etats-Unis, et étudier les programmes environnementaux et sociétaux. Elle dispose d’un capital évalué à 700 millions de dollars.
The LWH Family Foundation
The John D. and Catherine T. MacArthur Foundation : Fondation privée et indépendante qui intervient sur deux principaux programmes : le programme de sécurité globale et de développement soutenable, le programme d’amélioration des conditions humaines. Elle dispose d’un capital de plus de 5 milliards de dollars.
The Andrew W. Mellon Foundation : Fondation qui agit principalement sur les programmes démographiques, et de conservation / environnement.
Charles Stewart Mott Foundation : L’objectif est d’œuvrer pour une société juste, équitable et soutenable.
The New-Land Foundation, Inc. : Sa mission est de promouvoir les connaissances relatives à la philanthropie américaine.
Nuclear Threat Initiative
Ploughshares Fund : Fondation publique qui cherche à promouvoir la paix et la sécurité en cherchant à limiter la prolifération des armes nucléaires, ainsi que les conflits durant lesquels ces armes pourraient être utilisées.
The Prospect Hill Foundation : L’objectif premier de cette fondation est la conservation de l’environnement (écosystèmes, qualité de l’air …).
Marit and Hans Rausing Charitable Foundation
Smith Richardson Foundation, Inc. : La mission de la Fondation est de défendre et de promouvoir les intérêts américains à l’international.
The Rockefeller Foundation : Elle cherche à améliorer la condition des peuples pauvres et à promouvoir la modernisation de l’agriculture. Elle dispose de 3.2 milliards de dollars de capital.
The Starr Foundation : Elle intervient dans un grand nombre de domaines (éducation, médecine, politiques publiques, culture et environnement). Elle dispose d’un capital de plus de 3.5 milliards de dollars.
Warburg Pincus : Société d’investissements privés (Banque Warburg)
Yukos : Entreprise russe pétrolière



1 “Sustainable trade : observations on trade and protectionism”
2 Il faut noter que ces quatre points ont déjà été soulevé par le MOMA, Cf. « Propositions et Travaux – Le modèle NRA » sur le site internet du MOMA www.momagri.org
3 Il faut noter que le MOMA, dans son futur modèle NRA prendra en compte cette spécificité.

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Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 17 mai 2012