Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Pierre Pagesse, président de Limagrain, qui rassemble des
responsables du monde agricole et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie
et défense,…). Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux
outils d’évaluation (modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.

Domaine agricole : Pourquoi est-il urgent d'y créer une agence de notation?



Aujourd’hui sous le feu des critiques pour leurs défaillances en matière de prévention des risques et de gestion de la crise financière internationale, les agences de notation sont néanmoins indispensables pour aider à la décision et minimiser les risques, en offrant des repères universellement reconnus et quasi-institutionnels. Elles représentent par ailleurs l’unique alternative à l’interventionnisme étatique pour réduire l’asymétrie d’information grandissante sur les marchés internationaux et notamment agricoles. La création d’une agence de notation dédiée à l’Agriculture et à ses enjeux revêt donc une importance toute particulière, d’autant plus que la période actuelle est caractérisée par une opacité grandissante sur les marchés agricoles pour lesquels des décisions fondamentales sont sur le point d’être prises. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’entreprendre sa construction en 2009 : faire face aux trois principaux problèmes qui affectent les marchés agricoles et plus généralement la sécurité alimentaire mondiale.

Réduire l'asymétrie d'information sur le marché agricole



L’agriculture est un secteur économique spécifique pour lequel l’information joue un rôle essentiel car, contrairement aux autres secteurs, il existe une importante asymétrie d’information entre les différentes catégories d’acteurs (agriculteurs, spéculateurs, entreprises, Etats) par ailleurs grandissante du fait de la financiarisation et de la globalisation croissantes des économies.

Les décisions prises par les agriculteurs (et pas seulement les décisions d’investissement) sont quasiment intégralement irréversibles d’une année sur l’autre, et ils ne savent donc pas à l’avance quelles quantités ils obtiendront, ni leur qualité et encore moins le prix auquel ils pourront vendre leurs productions. Les aléas naturels (aléas climatiques et épizooties) et les variations de demande interviennent sans cesse et modifient les prix auxquels seront finalement vendues les productions. Les investisseurs privés et les spéculateurs qui interviennent sur les marchés à terme, le plus souvent par des prises de participation de court terme, pèsent sur les offres et demandes des marchés internationaux et donc, sur les niveaux de prix qui seront finalement payés aux agriculteurs.

Devant tant d’asymétries d’information, se développent et se multiplient des phénomènes de sur-réaction que l’on peut observer sur les marchés internationaux car tous les acteurs, conscients de cette asymétrie, réagissent violemment à toute nouvelle information. C’est ainsi qu’en 2007, suite à l’annonce de quantités de blé inférieures de 50% aux prévisions, l’Australie a déclenché un vent de panique sur les marchés internationaux alors que l’écart de production ne représentait que 2% de la production mondiale. Réduire l’asymétrie d’information quasiment structurelle des marchés agricoles est donc essentiel, et aujourd’hui, aucune institution internationale ni organisme privé ne remplit ce rôle.

La crise financière a également révélé les multiples canaux de transmission par lesquels l’Economie réelle pouvait être touchée, et notamment les canaux Agriculture et Alimentation. Or, il n’existe aujourd’hui aucun indicateur pertinent à l’échelle internationale qui alerte les décideurs sur les dérives des marchés agricoles et les transmissions potentielles d’une crise d’un secteur économique donné à l’Agriculture. Cette absence de tableau de bord agricole international est préoccupante à trois titres. Tout d’abord parce que les marchés sont de plus en plus décloisonnés et les risques systémiques importants. Ensuite parce que l’agriculture est le secteur économique à la base du développement de tous les pays du monde, et en premier lieu des Pays en Développement. Aussi, toute crise sur les marchés agricoles peut les plonger dans une crise économique majeure. Enfin, parce que l’agriculture entretient des liens stratégiques avec trois biens publics mondiaux : l’environnement, le développement et la lutte contre la pauvreté et la famine.

Améliorer le fonctionnement du marché agricole



Des décisions capitales sont sur le point d’être prises à l’OMC et pourtant, elles reposent sur une approche biaisée des problématiques centrée sur les échanges sans aucune considération stratégique et du développement. Si l’angle commercial est certes indispensable, il est dangereux de réduire les défis de l’Agriculture aux seules problématiques des échanges qui, rappelons le, ne représentent que 10% en moyenne des quantités produites au niveau mondial., le marché des intrants agricoles est extrêmement tendu, et est à l’origine de l’effet de ciseaux (baisse des prix, hausse des charges) qui affecte directement le revenu des agriculteurs.

Promouvoir la constitution de grandes « fermes du monde », sous prétexte qu’elles disposent d’avantages comparatifs pour certaines cultures agricoles, peut conduire aux travers qui ont mené à la crise financière : tout comme de nombreuses institutions bancaires et analystes ont privilégié les supports financiers qui avaient les rendements les plus élevés au détriment des risques qu’ils faisaient courir à la collectivité (subprimes), certains pays, à l’instar de la Chine ou du Brésil, pourraient privilégier la rentabilité immédiate de leur agriculture sans considérer les impacts sociaux, sanitaires et environnementaux majeurs pour la communauté internationale. Il est donc primordial d’évaluer les facteurs de compétitivité en matière agricole des différentes régions du monde.

Il est indéniable que les considérations commerciales jouent un rôle important en matière de gouvernance agricole internationale, mais tout autant que les réponses aux trois questions suivantes :

Comment doit-on organiser le libre échange pour la rendre équitable et durable ?

Comment optimiser le fonctionnement des marchés agricoles sans en perturber le fonctionnement ?

Comment empêcher le développement de comportements irresponsables et non éthiques sur les marchés agricoles internationaux ?

Une agence de notation est la seule structure capable de résoudre la problématique dans laquelle on se trouve aujourd’hui, et qui s’apparente à la quadrature du cercle : comment éviter les dérives inhérentes sur les marchés agricoles (volatilité excessives des prix, comportements de passager clandestin, …) induites par la libéralisation non régulée des marchés, sans perturber le fonctionnement du marché ni recourir à une stratégie interventionniste étatique ?

Améliorer la pertinence des stratégies et des politiques dans le domaine agricole



L’agriculture est un secteur stratégique pour le développement d’une région, et pourtant, aucun organisme ni aucune structure indépendante n’est chargée d’évaluer la pertinence des stratégies et des politiques menées par rapport aux objectifs qui leurs étaient assignés.

C’est pourtant le cas dans tous les autres secteurs de l’Economie, de la Finance à la Monnaie en passant par l’Industrie. Tous ces secteurs ont en effet des indicateurs de contrôle qui leurs permettent d’évaluer a posteriori l’efficacité du plan d’action mené, d’alerter les décideurs en cas de dysfonctionnements ou de dérapages, et donc d’en faciliter le pilotage au jour le jour.

Est-il souhaitable que l’on continue aujourd’hui d’utiliser sciemment des modèles économiques de simulation alors que l’on sait que les projections réalisées ont été constamment contredites par les faits ?

Est-il souhaitable que les Institutions internationales telles que l’OMC continuent de plaider pour un schéma de libéralisation des marchés agricoles dont on sait qu’il ne permettra pas aux pays africains de se développer ni de sortir de la pauvreté ?

Est-il souhaitable que les Etats prennent des décisions fondamentales pour l’avenir sur des hypothèses fausses et infondées, comme cela est le cas de l’Europe dans le cadre de la réforme programmée de la PAC, qui considérait en Mars dernier que les prix agricoles allaient continuer à croître lentement ?

Le plus grave n’est pas que ces propositions soient erronées au moment où elles sont effectuées, mais qu’on ne se rende pas compte de leurs imperfections dans le temps, faute d’organismes et d’indicateurs adéquats.



C’est pour cela qu’une agence de notation dédiée à l’agriculture et aux enjeux liés est indispensable et que nous avons décidé d’initier la création d’une agence dans le domaine agricole. Nous entreprenons sa construction en 2009 et nous développerons progressivement un réseau d’information et d’experts sur l’ensemble de la planète, avec des méthodes et des procédures partagées. La coopération en sera facilitée, de même que les prises de décision internationale et l’homogénéisation des politiques, car une agence de notation est par nature beaucoup plus réactive qu’une Institution internationale. Ce faisant, elle remplira trois fonctions principales. Elle jouera tout d’abord le rôle de balise, donnant un cap à suivre, et les informations indispensables pour prendre en temps et en heure les bonnes décisions. Elle sera ensuite un baromètre, indiquant les pressions et tensions entre les différents acteurs du secteur agricole (Etats, Entreprises, Organisations internationales, ONG), régulant par le pouvoir de l’information et facilitant donc l’émergence de stratégies de négociation et de coopération. Elle agira enfin telle une boussole en étant force de prescription pour s’assurer que les stratégies agricoles suivies sont en phase avec les grands objectifs que la Communauté internationale s’est fixée1: Respecter un système commercial international, équitable et axé sur le marché (le cycle de Doha) ; Lutter contre la famine et la pauvreté (les objectifs du Millénaire pour le Développement) ; Assurer un développement durable et préserver l’environnement (la conférence de Rio).

Jacques Carles, Délégué Général et Bastien Gibert, Conseiller de Momagri


1 Cf « Momagri : une nouvelle voie pour concilier les objectifs de Doha, du Millenium Round et de la conférence de Rio » sur le site internet du Momagri www.momagri.org, sous la rubrique Propositions et travaux / Gouvernance.
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L'agence momagri
Pour une régulation
des marchés agricoles
et une gouvernance
alimentaire mondiale
Paris, le jeudi 9 février 2012