Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Daryll E. Ray
Édito

Les agriculteurs ajustent leurs surfaces de production aux prix des matières premières agricoles



Par Daryll E. Ray & Harwood D. Schaffer,


Agricultural Policy Analysis Center (APAC)



Depuis plusieurs semaines, les matières premières agricoles flambent sur les marchés internationaux : blé, riz, maïs, soja, cacao, coton…

Comment les agriculteurs réagissent-ils face à ces variations de prix incessantes ? Comment peuvent-ils assurer une production rentable économiquement quand par exemple, le maïs ou le soja, après avoir connus une forte hausse, stagnent ou baissent de façon régulière les mois qui suivent ?

Autant de questions essentielles pour comprendre les caractéristiques actuelles des marchés et tenter d’anticiper leurs évolutions probables dans les mois à venir. Dans la note que nous vous publions ci-dessous, les chercheurs Daryll E. Ray et Harwood D. Schaffer de l’APAC (Agricultural Policy Analysis Center) tentent d’y apporter des réponses concrètes.

Au-delà de son attrait conjoncturel et prospectif, l’analyse développée par les deux experts démontre surtout qu’il faut prendre en compte la psychologie des marchés et des acteurs pour expliquer le fonctionnement des marchés agricoles et la volatilité des prix. Contrairement aux secteurs industriels, l’agriculture est une activité économique dont les spécificités sont telles que les agriculteurs sont incapables de prévoir non seulement le prix auquel ils pourront vendre leur production, mais les quantités qu’ils récolteront et la qualité de cette dernière.

Cette incertitude sur l’avenir, conjuguée à la micronisation de l’offre agricole internationale sur des marchés agricoles de plus en plus libéralisés et financiarisés, fait aujourd’hui de l’agriculture un marché d’anticipations complexes pour lesquels les signaux de prix s’apparentent de plus en plus à des prophéties auto-réalisatrices…

Or, comme le rappellent Daryll Ray et Harwood Schaffer, ce type de comportement est porteur de risques pour l’avenir, car des retournements de plus en plus marqués des prix auront tendance à se produire. L’année 2011 risque d’être une année hautement volatile…

La rédaction de momagri



Il y a quelques semaines nous étions au Texas en compagnie d’un groupe d'agriculteurs et nous échangions autour du prix du coton sur les marchés à terme, prix, qui à cette époque était d’environ 150 cents la livre, bien loin des 50 cents la livre des prix à terme deux ans plus tôt. La plupart des agriculteurs ont affirmé cultiver plus de coton en 2011 que l’année précédente. Et ceci bien avant l’augmentation de 30 cents des prix à terme de la mi-février 2011.

Les agriculteurs qui auparavant n'avaient jamais cultivé de coton pensaient cultiver une centaine d'hectares. Pour certains c’était une obligation. Tandis que d’autres prétendaient que leurs banquiers les poussaient à cultiver de plus grandes surfaces de coton. Selon eux, c’est la culture de l'arachide qui en sera la plus affectée.

Le coton n'est pas la seule culture qui connaît des prix élevés. Le maïs, le soja et le blé sont également touchés par la hausse des prix. Le WASDE (rapport américain sur l’offre et la demande) du mois de février a surpris beaucoup d’analystes lors du resserrement de l'offre de maïs de 2010 à 2011, laissant le ratio stock-utilisation de fin d'année au plus bas niveau depuis une décennie et demie. La réponse des marchés a été presque instantanée.

Avec les semis de printemps, d’ici quelques semaines voir quelques mois, selon la région du pays, la concurrence entre les cultures pour les hectares disponibles se fera ressentir. Chaque prix, correspond à une superficie. C’est bien quand le prix d’au moins une culture est relativement faible. Les hectares peuvent être détournés de cultures à faible rentabilité pour des cultures à rentabilité relativement supérieure – quoi qu’il arrive, le coton ne sera probablement pas cultivé au Minnesota, même à 200 cents la livre.

Entre 1998 et 2001 un mouvement significatif des hectares destinés à certaines cultures a été constaté. La demande en soja ayant augmenté par rapport à celle du maïs et du blé, les agriculteurs ont moins perdu sur le soja que sur les deux autres cultures, ce qui fait que les hectares ont été détournés en faveur du soja. En 2007, la demande en maïs pour une production accrue d'éthanol a entraîné le détournement de millions d'hectares de soja en faveur du maïs.

Actuellement en 2011 les prix du coton, du riz, du soja et du blé semblent se maintenir. Comme ils ne peuvent pas tous être cultivés dans chaque comté, la lutte pour les hectares est en marche. Les agriculteurs savent que la plupart des décisions prises autour de ces hectares sont des jeux à somme nulle. L’augmentation d’un hectare pour une culture, implique la diminution d'un hectare pour une autre culture. Cette substitution d’un pour un est une évidence pour les exploitants agricoles, mais l’est beaucoup moins pour les non-agriculteurs. Les non-agriculteurs pensent, consciemment ou inconsciemment, que les agriculteurs utilisent toutes leurs terres arables quand les prix le justifient et cultivent seulement une partie de leurs terres disponibles quand les prix ne le justifient pas. Cette croyance peut conduire à des attentes irréalistes quant à l'ajustement des superficies totales consacrées aux grandes cultures lorsque les prix tombent.

Mais cette caractéristique de l'agriculture ne signifie pas que lorsque les prix doublent ou triplent, les agriculteurs ne trouvent pas de terrains supplémentaires pour leurs cultures. Les agriculteurs tenteront de cultiver chaque endroit humide, recoin sableux et tous les endroits qu'ils trouveront, en combinaison avec un terrain de foin et de pâturage et une partie de la superficie de la Conservation Reserve Program. D'autres choses peuvent également être faites, telle une augmentation significative de la superficie ensemencée pour doubler la culture en soja. Dans la partie nord des Etats, certaines terres en jachère peuvent être utilisées tôt, selon la théorie qu’à ces prix, même une demi-culture est profitable.

Si la question se posait uniquement au plan national, la conséquence au niveau des prix serait assez grave, mais ce n'est pas seulement une question nationale. Les agriculteurs du monde entier ont bien reçu les signaux actuels des prix. Par exemple, le Brésil a la possibilité d’exploiter des dizaines de millions de nouveaux hectares pour la production de cultures multiples. Les agriculteurs Brésiliens peuvent s’ils le souhaitent augmenter d’un coup les superficies existantes des cultures multiples. Selon le domaine, ils peuvent doubler et, dans certains cas, tripler la culture de leurs terres. Lorsque le soja est éliminé du terrain, ils peuvent cultiver du maïs par la suite. Avec les prix actuels, ils auraient tout intérêt à le faire.

La diminution partielle des céréales est essentiellement due à la chaleur torride qui a réduit les récoltes de blé en Russie et en Ukraine l'an dernier. Sauf à vivre une seconde année de températures extrêmes, la production de blé pourrait connaître un rebond. Avec des prix élevés, les agriculteurs de Russie et d’Ukraine ont tout intérêt à mettre en production les terrains qui n’ont pas été utilisés depuis l'effondrement de l'Union Soviétique. Ils en ont également les moyens grâce aux investissements occidentaux dans les terres agricoles et à la technologie.

Avec l’augmentation de l'utilisation de semences résistantes à la sécheresse et une année avec des conditions météorologiques acceptables, la superficie supplémentaire pourrait se traduire par une production record et une tendance à la baisse des prix. Selon les agriculteurs du Texas, les prix des intrants ont augmenté de façon spectaculaire et ils seront en difficulté bien avant que le prix du coton atteint 50 cents.

La réponse euphorique de la production face aux prix actuels exceptionnellement élevés – dans une certaine mesure au niveau national mais surtout au niveau international - met l’agriculture en danger pour l’avenir. L’augmentation de la demande de nature économique ou basée sur la politique ainsi que les conditions météorologiques extrêmes qui continuent de perturber gravement la production agricole dans le monde entier pourraient permettre à l’agriculture d'éviter le danger et demeurer rentable. Espérons-le.

Dans le cas contraire, les non-agriculteurs, les politiciens et les agriculteurs seront confrontés à une réalité historique. Une fois les ressources mises en production agricole ils ont tendance à sortir de la production très lentement lorsque les prix s’effondrent, trop lentement, pour pousser les prix vers le haut ; car la production agricole totale (et dans une réelle mesure la demande) reste rigide lors de la baisse des prix et défie les pronostics d’auto-correction standards du marché de l'agriculture des cultures. Selon l'ampleur de l'augmentation des ressources mises en culture et la nature de la croissance de la demande subséquente, les agriculteurs auront peut-être besoin d'aide pour sortir les ressources de la production agricole pendant des années ou pour ajuster la production d'une année à l'autre.

C'est ce manque de réactivité que les programmes agricoles ont historiquement abordé. Peut-être, les circonstances seront différentes cette fois-ci. Sinon le défi du marché pour faire face à la réponse lente de production après un effondrement des prix est susceptible de se transformer en un défi politique.
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L'agence momagri
Paris, le jeudi 20 juin 2019